Les petites pilules roses

Publié le par Plume

Il est 23h30 quand le téléphone sonne. Je décroche toujours à cette heure, avec un brin d'inquiétude en plus que la journée: et si c'était grave? Ce n'est pas grave, c'est juste une amie qui a une grosse anxiété et besoin de parler parler parler pour que ça s'apaise un peu, à force de mots. Je l'écoute pendant presque une heure, puis je propose de raccrocher, quand elle semble apaisée.

En cas de crise d'angoisse, elle m'a déjà appelée en semaine et en weekend, en soir et en journée, à la maison ou au boulot, ... Ce n'est pas que je le lui reproche, d'ailleurs, ça m'arrive aussi d'appeler mes amies en pareilles circonstances. J'ai un réseau amical où il est tacitement entendu que cela fait partie des coups de main qu'on peut se prêter, pourvu que cela reste dans des limites tout aussi tacitement déterminées comme raisonnables.

Cependant, il s'agit d'une période où l'anxiété semble particulièrement difficile à vivre pour elle et où elle doit faire face à des crises d'angoisse telles qu'elle en vient à évoquer le suicide. Elle est agressive contre moi parce que mes paroles ne parviennent pas à la calmer. Je lui propose alors de consulter son médecin et de prendre momentanément des médicaments contre l'anxiété. Et je m'entends répondre: "Tu es folle?! Il n'en est pas question! Je refuse de dépendre de ce genre de médicaments. Moi, je suis capable de gérer mes problèmes sans ça!



Moi je ne suis pas capable de gérer mes angoisses sans médicaments. Et j'avoue que ça me laisse rêveuse, les idées préconçues que notre société véhicule sur les médicaments "psy". Ces idées préconçues amènent des personnes qui auraient besoin de ces médicaments et qui vivraient vraiment mieux avec, à s'en priver. Elles s'en privent parce qu'elles s'imaginent un tas de choses affreuses (et souvent fausses) sur ces médicaments mais aussi parce qu'elles veulent garder une image d'elles comme étant "au dessus de ça". C'est pourquoi je voudrais, à travers mon parcours personnel dans ce domaine, prendre le temps d'analyser d'un peu plus près cette question des médicaments "psy".

J'avais 26 ans la première fois que j'ai avalé un anxiolytique. Cela signifie que j'ai traversé sans aucun soutien médicamenteux (ni médical) les longues années de maltraitances et tout le mal-être qui y était lié. Pendant des années, j'ai littéralement crevé d'angoisse. Adolescente, j'étais bénévole dans un ciné-club. Grâce à cela j'avais accès gratuitement aux salles obscures du cinéma pour lequel je travaillais ... quand j'y arrivais. Car à l'époque, j'étais sujette à de violentes crises d'angoisse, d'autant plus difficiles à vivre que je ne savais même pas ce que c'était et n'imaginais pas que cela pouvait être traité médicalement. Quand la crise me prenait, je sortais du bus, tétanisée par la terreur, bras et jambes coupés, incapable de faire quoi que ce soit. Au lieu d'aller au cinéma, je me cachais dans un recoin sombre de la gare des autobus et je sombrais. Cela pouvait durer plusieurs heures. Quand je finissais pas en trouver la force, je reprenais le bus en sens inverse et je retournai à la maison de mes parents en faisant croire que j'avais vu le film.

Les médicaments "psy" étaient et sont toujours très mal vus. On ne sait pas trop quel effet ça a sur le cerveau: est-ce que ça rend fou? est-ce que ça transforme les gens en zombies dépersonnalisés? Chez les personnes mieux informées, on craint la dépendance et on part du principe qu'il faut éviter ces médicaments aussi longtemps qu'on le peut. Le médicament est perçu comme le signe de la maladie mentale: si on en prend, c'est qu'on est fou, si on n'en prend pas, c'est que tout va bien. Il est donc convenu que le mieux est de souffrir de troubles psychiques en silence et sans soutien médical, pour pouvoir donner socialement l'impression que tout va bien!!!

J'ai pris ce type de médicaments pour la première fois à l'hôpital. Les cliniques psychiatrique ou les sections psychiatriques des hôpitaux ont la réputation de donner facilement des médicaments à leurs patients, pour la bonne et simple raison que les médicaments rendent les patients moins symptomatiques et donc plus gérables. Dans un cadre hospitalier, c'est le personnel médical qui gère la prise de médicaments, même si le traitement est décidé en accord avec la personne et dans le respect de ses besoins. Mais c'est en dehors de l'hôpital que la question des médicaments est importante, parce que les médicaments peuvent être une aide et un soutien à la vie en dehors de l'hôpital. Les médicaments peuvent permettre d'éviter l'hospitalisation, les tentatives de suicide et d'autres drames.

En ce qui me concerne, les anxiolytiques ont changé ma vie. Ils m'ont permis de vivre plus ou moins normalement malgré mes angoisses. Ils m'ont permis, en les prenant au coup par coup lors des grosses crises d'angoisse, de les surmonter de façon plus paisible et sans devoir toujours renoncer aux activités que j'avais prévues. Ils m'ont permis aussi, lorsque je les prenais régulièrement durant les périodes de plus grande anxiété, de poursuivre ma vie professionnelle et d'éviter l'arrêt de travail voire l'hospitalisation. Les anxiolytiques m'ont permis de mener une vie presque normale malgré l'anxiété quasi permanente avec laquelle je dois vivre, en conséquence du passé qui est le mien.

Bien sûr, les anxiolythique sont des médicaments difficiles à prendre car ils entrainent effectivement une dépendance et si on n'y prend pas garde, la tentation d'augmenter les doses pour obtenir le soulagement attendu. J'ai donc dû apprendre, au fil des années, à bien gérer ce type de traitement. Car il ne suffit pas de disposer d'un médicament qui nous aide. Il faut s'éduquer à bien gérer ce traitement et être capable chaque jour de décider pour soi-même si le médicament est vraiment nécessaire ou si on peut s'en passer, chaque mois, si la période critique est toujours là ou si elle passe et qu'on peut diminuer la quantité prise, etc.

A cet égard, le rôle des médecins est essentiel. Ce sont eux qui prescrivent les médicaments et on parle souvent des médecins qui prescrivent trop et/ou avec trop peu de discernement. On ne parle pas assez des médecins qui font bien un travail difficile d'éducation et de responsabilisation du patient face à ce type de médicament. J'ai rencontré des médecins qui me concernent à mon traitement, qui prennent avec moi les grandes décisions concernant le traitement et qui m'expliquent clairement les risques et les enjeux, de sorte que je puisse gérer moi-même de façon responsable ma consommation de médicaments. Car le médecin ne peut pas être là chaque jour derrière chaque patient qui se soigne.

Au fil des années, la médecine progresse et évolue. Les médecins qui m'ont suivie ont cherché à adapter et à améliorer au mieux mon traitement. Pour certaines personnes, par exemple, les antidépresseurs sont des médicaments très efficaces, qui remplacent avantageusement les anxiolytiques sans créer de dépendance. Ce n'était pas mon cas. Il y a quelques années, on s'est rendu compte qu'un médicament antipsychotique qui, a très faibles doses, a des effets anxiolytiques, me convenait particulièrement bien. Ce médicament n'offre pas d'accoutumance, il peut être pris à très faible dose. Dans mon cas, il a remplacé très avantageusement les anxiolytiques, que je ne consomme plus qu'en cas de crise. Ce médicament-là aussi, il a changé ma vie privée, ma vie sociale et ma vie professionnelle.

Il y a vraiment une réflexion et un débat à avoir sur la médication psychiatrique. Ces médicaments sont perçus comme des médicaments de confort et ne sont pas remboursés. Pourtant, combien de suicides, combien d'hospitalisations sont évités grâce à ces médicaments dont le coût est supporté uniquement par les patients? Le discours sur ces médicaments est souvent moqueur ("les pilules du bonheur"). On pointe du doigt la santé mentale de ceux qui en prennent alors qu'on pourrait pointer du doigt la santé mentale de ceux qui n'en prenent pas et font subir leurs problèmes psychiques aux autres ... On déclare haut et fort qu'ils sont distribués à tort et à travers à des gens qui n'en ont pas besoin et pourtant on voit s'en passer pas mal de gens qui en auraient besoin. On stigmatise la dépendance à ces médicaments alors que des tas d'autres dépendances sont, elles, socialement encouragées.

Pour conclure, je dirai qu'il ne vient à l'idée de personnes de proposer à des malades de se passer de dialyse ou de piqures d'insuline parce qu'il s'agit là une dépendance gênante. Il paraît évident lorsqu'il s'agit de pathologies physiques que certains médicaments sont nécessaires et dans certains cas nécessaires à vie. Ce n'est que lorsqu'il s'agit de santé mentale, que les soins les plus essentiels peuvent être qualifiés de soins "de confort"! 
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