Vieillir

Publié le par Plume

Je vais avoir trente ans dans quelques mois. Je me regarde dans le miroir. Longuement. Chaque jour. Je compare attentivement les photos: moi à 25 ans, moi à bientôt trente. Je montre les photos à mon compagnon en m'exclamant, stupéfaite: "Tu te rends compte, on a changé en cinq ans!"

Mon compagnon est plutôt mal à l'aise devant le témoignage sans démenti des photos, tandis que moi, sans faire aucun cas du trouble que je sème, j'ajoute: "On a vieilli. C'est incroyable comme on a vieilli."

... J'avais trente ans. Aujourd'hui, je vais bientôt atteindre les quarante et c'est à voix plus basse que je constate que j'ai vieilli. J'ai décidément encore bien vieilli.
En réalité, lorsque j'ai découvert que je vieillissais, ça a été pour moi, d'abord et avant tout une découverte heureuse.

Avec la maltraitance, j'ai développé une conscience et une conception particulière de moi-même. Tout d'abord, je n'avais jamais imaginé vivre jusqu'à l'âge adulte. La violence dans laquelle j'avais grandi était telle que j'ai toujours imaginé que je mourrais avant d'atteindre la majorité. A vrai dire, je n'imaginais même pas qu'il y avait un âge adulte, ou que cette chose puisse me concerner. Je vivais au jour le jour, dans la terreur la plus absolue et sans savoir le soir si je me réveillerais vivante le lendemain matin. Par conséquent l'avenir n'était pas une notion qui avait le moindre sens pour moi.

Les années ont passé, j'ai fini par échapper à ma famille et par atteindre ce fameux "âge adulte". Mais je continuais à vivre de la même façon, c'est-à-dire en dehors du temps, comme si le temps était une chose qui ne me concernait absolument pas. J'étais incapable de faire des projets. J'ai mis des années à oser faire des choses aussi simples que planifier mes vacances. Aujourd'hui encore, prévoir ce que je ferai dans quinze jours ou dans trois mois me paraît relever de la magie ou du miracle. Je m'en extasie à chaque fois que je le fais.

Par rapport au vieillissement, lorsque j'ai découvert que j'étais un être humain comme les autres et que donc, je vieillissais comme les autres, j'étais littéralement fascinée par cette découverte. Le vieillissement m'apparaissait comme une notion abstraite, une sorte de vue de l'esprit. Ça ne semblait pas me concerner. J'ai dû passer du temps à observer sur mon visage et sur mon corps les traces de l'âge pour m'en convaincre: ceci est la preuve concrète que je vieillis, que ça m'arrive à moi aussi.

Et je trouvais ça très rassurant et très beau, de vieillir. Je trouvais ça merveilleux d'être confrontée au même titre que n'importe qui d'autre aux aléas de la condition humaine. Bien sûr, à présent que la quarantaine approche, je suis aussi aux prises avec les inquiétudes normales liées au vieillissement, à la perte de la beauté physique, à la vie devant nous qui devient plus courte que la vie derrière nous, aux projets et aux rêves qu'on aurait aimés réaliser et aura-t-on le temps?

Mais il y a deux choses que je trouve merveilleuses à l'idée de la vieillesse:
Un jour peut-être, je serai une petite vieille femme toute ridée comme une vieille pomme, moi qui n'ai jamais imaginé que je sortirai vivante de l'enfance ... et je me dis que ma vieillesse sera peut-être un splendide pied de nez à la douleur de mon enfance.
Je me dis aussi que lorsque je serai cette petite vieille femme toute ridée, chacune de mes rides cachera son secret et que je ne serai plus différente de n'importe quelle autre petite vieille femme toute ridée.

Publié dans Vivre au bord

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