Les jours gris

Publié le par Plume

Quand j'étais enfant, il y avait ainsi des jours terribles par l'ennui qu'ils suintaient et l'angoisse diffuse d'une vie vide de toute stimulation et de tout sens.

C'étaient les longs dimanches, où on se levait tard, où on mangeait sans goût un petit déjeune imposé, et où on s'affalait devant la télévision pour subir des émissions pour grandes personnes qui semblaient ennuyeuses à périr. Les parents étaient décidés à prendre congé pour un jour de la corvée de s'occuper de nous et on se sentait là, petites choses sans valeur et livrées à elles-mêmes, ... La moindre initiative était appelée bêtise et susceptible d'engueulade. Il n'y avait donc rien d'autre à faire que de rester là et de gluer dans ce salon, en attendant, en espérant que le temps passe et que ce dimanche, enfin, finisse.

Rien n'égalait cet ennui des dimanches, à part celui qui suit les grandes fêtes de l'année: les 26 décembre et les 2 janvier ... Là encore, il n'y a pas d'autre projet que de ne rien faire, juste de trainer entre ses quatre murs en échappant à la comédie sociale des grands jours qui ont précédé. On range et nettoie les nappes et la vaisselle. A midi, on mange les restes du repas de fête. On reraconte la blague racontée hier par Oncle Maurice et on glue devant la télévision en attendant, en espérant que le temps passe et que les vacances, enfin, finissent.

Je me suis longtemps imaginé que dans les autres familles, dans les familles que je croyais "normales", cet ennui-là n'existait pas. J'imaginais que la vie des autres était plaisante à tout instant, nourrie de stimulations positives et douces chaque jour et à toute heure du jour. Je croyais que l'ennui était une forme de la maltraitance et que si la maltraitance disparaissait, alors l'ennui disparaissait : il n'y avait plus de jours gris.




Quand on pense à la maltraitance, beaucoup de gens pensent aux coups, aux violences et aux mauvais traitements subis par un enfant. Très peu de gens pensent que la maltraitance, c'est aussi une façon particulière de construire un rythme intérieur face au temps et au décours des jours.

Le temps d'un enfant maltraité ne lui appartient pas. Il ne découvre pas peu à peu, au contact de sa mère et du monde extérieur, comment les besoins qu'il exprime sont apaisés par le monde extérieur suite à ses pleurs et à ses appels. Un enfant maltraité est un enfant qui subit un rythme qui n'est pas le sien et qui s'impose à lui. Un rythme fait de surstimulations ou de stimulations inadéquates, espacées par de longues plages de temps où il est livré à lui-même dans une absence de toute stimulation proche de l'abandon.

On vient dans la chambre de cet enfant pour le nourrir au moment où il n'a pas faim. Très vite, cet enfant comprend qu'il doit manger à ce moment-là, même s'il n'a pas faim, parce que lorsqu'il a faim, qu'il appelle, personne ne vient le nourrir. L'enfant reste seul de longues heures sans que qui que ce soit s'en occupe. Quelqu'un vient. Le touch
e. L'enfant croit trouver là de quoi assouvir sa soif de tendresse et de contact humain. Mais le toucher se fait dur, violent, sexuel, invasif. Puis l'adulte s'en va, laissant à nouveau l'enfant seul. L'enfant comprend alors que ses besoins d'affection et de tendresse ne trouveront d'autre réponse que ces contacts violents et dévoyés. Surtout l'enfant n'a pas de prise: ses appels ne sont pas écoutés, il n'a d'autre recours que de s'en remettre aux autres, si inadéquats que soient leurs apports.

Cela crée chez l'enfant un rapport au temps très particulier, où il apprend à devenir docile aux stimulations venant de l'extérieur et où il n'expérimente pas sa propre capacité à initier des contacts en fonction de ses besoins. Cela amène peu à peu cet enfant qui grandit et devient adulte à avoir une vision du temps très particulière, où les jours sont scindés en "jours fastes", qui sont les jours où les autres lui procurent des stimulations et lui permettent de satisfaire ses besoins relationnels et humains; et "jours gris", qui sont les jours où chacun  se repose, assimilés par l'ex-enfant maltraité aux longues périodes où il était livré à lui-même et abandonné.


Sortir de la maltraitance, c'est aussi sortir de ce rapport au temps et aux autres. Cela implique de ne plus se concevoir uniquement comme un objet en attente d'une stimulation qui vient de l'extérieur  mais comme sujet qui peut faire part de ses besoins personnels et être de ce fait à l'origine de ses propres stimulations. Cela implique de ne plus concevoir l'alternance des jours fastes et des jours gris comme une alternance entre jours où on est soumis aux besoins des autres et jours où on en est abandonné, mais comme la nécessaire alternance de l'élan et du repos.

En ce qui me concerne, j'ai mis longtemps à découvrir et à accepter l'idée que des jours gris, des jours mornes, des jours de paix, d'intimité et de repos, ça existait partout, dans tous les milieux, dans toutes les familles, dans tous les couples, ... Surtout, j'ai eu du mal à comprendre que l'ennui n'était pas une forme de maltraitance qu'on m'infligeait personnellement, dans le but de me faire perdre courage et confiance en moi-même.

Aujourd'hui je sais que les jours gris existent, c'est tout. Qu'ils sont le pendant des jours fastes, des jours stimulants et actifs, de fête et de travail. Je sais que mon corps a besoin de ces jours gris, de ces jours tranquilles, pour récupérer, pour me reposer, pour renouer avec mes propres forces et mes propres enthousiasmes.
Et je prend peu à peu l'initiative d'organiser à ma guise une alternance de jours fastes et de jours gris qui corresponde mieux à mes besoins.

Publié dans Vivre au bord

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