Le dehors et le dedans

Publié le par Plume

Le dehors, c'est la fille posée, calme, douce, patiente. Le dedans, c'est la douleur des souvenirs, la marmite à pression de l'angoisse et, pendant des années, la crainte, chaque jour, de décompenser. Et aussi, la crainte qu'on sache tout ce qu'il y a derrière la façade. Mais on ne sait pas.

Pendant mes études, l'équipe pédagogique m'a attribué un stage en psychiatrie, avec un public de psychotiques en situation de contrainte de soins. Et la directrice de l'école m'a dit: "Mais ça va aller, n'est-ce pas? Une jeune femme si calme, si patiente, si psychologiquement équilibrée que vous saura faire face à ce type de public". J'ai pris le parti d'en sourire. Outre tout ce que ça présupposait sur les personnes atteintes de psychose, j'étais surtout stupéfaite sur ce que cette femme, qui me semblait clairvoyante, percevait de moi.

Et bien sûr, je me sentais coupable de cacher à tous mes séquelles et ma fragilité psychique. Et si je craquais? Si je décompensais, en plein milieu de mon stage, face à tous ces professionnels qui m'avaient fait confiance et n'imaginaient pas un seul instant qui pouvait se cacher au coeur de leur équipe soignante. Je leur faisais prendre un risque, ou du moins il me le semblait.

Je n'ai pas craqué. J'ai assumé mon stage avec beaucoup d'efficacité. Par la suite, je n'ai pas travaillé en psychiâtrie mais dans le secteur de la formation des adultes peu qualifiés. Mes qualités d'écoute de mes élèves, ma très grande bienveillance non dénuée d'exigence à leur égard a convaincu tous mes collaborateurs. Personne ne s'est jamais douté de la fragilité que je cachais et au contraire, mes collègues aussi bien que ma hiérarchie voyaient en moi la personne solide sur qui on pouvait compter ...


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J'ai donc continué à garder pour moi le secret de ce dedans si difficile à vivre au regard de ce dehors si efficace et si confiant. Les années ont passé et elles ont été nombreuses. Au dehors, je suis restée la professionnelle compétente, fiable, patiente, posée quelles que soient les difficultés... Au dedans, tout était différent. Je me sentais équilibriste, toujours sur le fil d'un équilibre difficile à trouver. Il y a eu des crises, des moments où j'ai cru que cette fois, ça y était, la part blessée de moi-même allait définitivement reprendre le dessus et où je n'allais plus pouvoir mener cette vie professionnelle qui me plaisait tant. Il y a même eu un moment où j'ai décompensé et où j'ai dû accepter d'aller à l'hôpital et de remonter jour après jour la pente. Et je l'ai remontée. Et j'ai recommencé à travailler.

Certaines choses me laissent rêveuse, dans ce parcours professionnel. La première, c'est que personne dans mon entourage professionnel, quelle que soit son intelligence, sa sensibilité ou sa proximité avec moi n'a jamais su. Je suis restée et je suis encore, aux yeux de mes collègues, la professionnelle extrêmement compétente sur laquelle ils peuvent toujours compter. Certaines personnes, parmi ceux qui me sont les plus proches, diront sans doute que je suis un peu "fragile" et je suis sûre qu'ils tiennent compte de cette fragilité dans leurs rapports avec moi, mais aucun n'imagine les drames personnels qui ont été les miens.


La seconde, c'est que ma place dans cet univers professionnel, j'ai pu me la construire en étant une meilleure professionnelle que les autres. Je sais fort bien que, comme toutes les personnes qui ont un handicap, j'ai dû en faire plus que les autres pour réussir cette vie-là. J'ai dû en faire plus d'abord pour me convaincre moi-même que je n'étais pas en train d'usurper une place que je ne méritais pas. J'ai dû en faire plus aussi et avant tout pour trouver une réponse à ma propre culpabilité d'oser, moi  la victime, me donner à voir comme quelqu'un de "normal". Ensuite, je pense que j'ai dû en faire plus pour pallier aux risques de décompenser et de manifester clairement ma fragilité. D'ailleurs, le jour où j'ai décompensé, c'est parce que j'étais une professionnelle extrêmement compétente que j'ai pu récupérer ma place après l'hospitalisation sans que mes collaborateurs posent trop de questions sur ce qui s'était passé.

Est-ce que c'est un secret ? Au début, je pense que ça l'a été, dans le sens où je n'étais pas certaine de pouvoir me faire accepter professionnellement si j'en avais parlé. Dans la mesure où je craignais aussi de ne pas être à la hauteur d'une vie professionnelle "normale". A présent, c'est moins un secret qu'une zone d'intimité. Je n'en parle pas parce que ça relève de ma vie personnelle et de ce que je partage uniquement avec mes proches. Ca délimite aussi une zone de confort, où mon passé ne m'encombre pas, où personne ne vient m'en parler, où je peux avoir une existence sociale exactement "comme si" ça n'avait pas eu lieu. Et même si je sais que ce n'est qu'une fiction de l'esprit, c'est quand même intéressant d'avoir dans sa vie une sorte de territoire de légèreté et d'ignorance sociale.

A l'heure actuelle, il me semble vivre un peu différemment ce dedans et ce dehors. D'abord parce qu'à présent, je me sens sans doute plus souple sur ce que je dis et ce que je ne dis pas. Les frontières entre ce dedans et ce dehors ne sont peut-être plus aussi étanches qu'autrefois. Non seulement dans ce qui est dit, mais surtout dans ce qui est vécu. Ainsi je peux laisser parfois voir à mes collaborateurs que je suis fatiguée ou stressée ou que ma patience est mise à rude épreuve. Ceci dit, je pense qu'il existera toujours une part d'indicible et un grand inconfort à se situer entre les séquelles d'un traumatisme qu'on entend gérer seul dans l'intimité de soi-même et le désir d'être reconnu pas seulement pour sa belle façade mais aussi pour ce qu'il y a derrière.

Publié dans Vivre au bord

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