Etre forte

Publié le par Plume

Je rentre du boulot et je sens l'angoisse qui monte. J'ai eu une dure journée: une élève agressive, qui a crié et menacé une autre élève, qui a levé la main. Il a fallu calmer tout ça et remettre de l'ordre. Alors maintenant, l'angoisse arrive. Les souvenirs de la violence. Au soir c'est moi qui suis petite et qui tremble à nouveau, parce qu'on crie, parce qu'on a crié. La grosse angoisse arrive, elle est là.


J'ai déjà pris un médicament au matin et un autre à midi. Je décide de ne pas en prendre ce soir. Ca ne va pas être facile. Pas le courage de faire à souper. Chauffer une soupe surgelée et l'accompagner de pain et de fromage. C'est déjà pas mal: au moins j'aurai ma dose de légumes.


Et après? Je vais me faire du thé, m'installer doucement dans une couverture devant la télévision et trouver une émission sympa, pas trop bête, pas trop déprimante, pas trop angoissante. Si j'en ai la force, j'écrirai un peu, juste pour me détendre et aligner des mots sur le papier, des mots qui racontent l'angoisse et cette soirée gâchée: une de plus. Je terminerai avec une dernière tasse de thé et un carré de chocolat, allez, deux carrés: je suis angoissée. Après, je me noierai dans le sommeil et demain ça ira mieux, demain j'aurai oublié l'angoisse et mon élève ne criera pas.


 

Qu'est-ce que c'est être forte?

Le mot en lui-même et le sens qu'on y met posent question. Je ne crois pas qu'au regard d'un passé comme le mien on soit fort ou faible, une bonne fois pour toutes. Je crois qu'il y a des moments: des moments de force, des moments de faiblesse. Face au groupe de mes élèves, l'après-midi, j'étais forte pour rappeler les règles, ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas. J'étais forte pour affronter l'agressivité, faire baisser le ton, proposer la discussion, écouter les uns et les autres, proposer à chacun d'autres modalités pour gérer le conflit. Parce que je sais faire ça, quand le moment l'impose. Parce que c'est mon métier, ma compétence, mon choix. Mais quand le soir arrive, la petite fille fragile et blessée en moi sort de sa coquille. Elle vient me dire qu'elle a eu peur et qu'il faut, toutes affaires cessantes, que je m'occupe d'elle. Et moi, j'enrage. Du temps que je dois consacrer à ça. Du sentiment que j'ai, encore une fois, d'être faible et pas forte. Pas autant que je le souhaiterais.

 

Des moments, mais aussi des périodes

Et parfois longues. Quand on a la capacité de récupérer de ses moments de fragilité dans la journée ou dans la semaine, on a de la chance, on est dans une période faste. Moi, j'ai connu des périodes où je mettais des jours entiers, parfois des semaines pour récupérer ma capacité d'action, de réaction et de réflexion. Alors il fallait faire appel au médecin, accepter qu'on n'était pas capable d'aller au boulot et qu'il fallait attendre, être patiente avec la part blessée de moi-même et la laisser récupérer. J'ai connu des périodes où le certificat de quelques jours ne suffisait pas, où il fallait appeler à l'aide, à la grande aide: les médecins, l'hôpital, ... et les vieux souvenirs qui tournent dans la tête et qui ne veulent pas s'en aller.

 

Je crois qu'il faut accepter l'idée qu'il y a des périodes fastes et d'autres moins fastes. Il y a des périodes où notre bagage de douleurs nous handicape lourdement face à la vie et d'autres où au contraire où on se sent léger et où on a l'impression que le passé s'est replié dans un tout petit coin de notre mémoire et qu'il a décidé de nous faire de la place et de nous laisser vivre. Ces périodes-là, on peut les prendre à bras le corps et vivre tout son saoûl ... et moi je dis qu'il ne faut pas en laisser une miette!  Les autres, les périodes où on est fragile et pas en état d'affronter nos séquelles, je crois qu'il est possible de les prendre pour ce qu'elles sont, en attendant qu'elles passent, sans trop se faire de reproches à soi-même.

 

Certains sont plus forts que d'autres

On m'a souvent dit que j'étais quelqu'un de fort ou qu'en tout cas je ne semblais pas apparemment atteinte par mon passé de maltraitance. Peut-être qu'effectivement, il y a des personnes qui, "à traumatisme égal" (si tant est que ça puisse être possible), en subiront moins les conséquences. C'est possible. Certains semblent avoir traversé un passé lourd avec une certaine légèreté, tandis que d'autres en portent le poids avec douleur tout au long de leur vie.

 

Mais il est possible aussi que certaines personnes s'acharnent à cacher leurs blessures, comme si tant qu'on n'en parlait pas on n'avait pas à les porter. Oser dire qu'on est blessé, qu'on se sent psychologiquement affaibli par ce qu'on a vécu est parfois aussi un signe de grand courage, dans la liberté qu'on prend d'assumer ce qui nous est arrivé. C'est pourquoi la force n'est pas toujours là où on croit la voir.

 

On ne nait pas fort, on le devient

Je sais, c'est un peu facile, une paraphrase comme celle-là. Mais je pense que c'est à ça que servent les psys et les thérapies. Par la réflexion, la prise de recul et le travail thérapeutique, on peut reconstruire et renforcer des pans entiers de notre être et devenir plus "forts", c'est-à-dire mieux à mêmes d'assumer ce que nous sommes et de vivre pleinement ce qu'il nous est donné de vivre. Je crois fermement qu'on peut se renforcer, se solidifier et ça ne veut pas dire échapper à la souffrance et à nos difficultés, mais plutôt devenir capable de les assumer quotidiennement et de "faire avec".

 

Je n'aurai pas une vie sans angoisses et sans douleurs psychiques. Mais je peux avoir une vie où ces douleurs ne m'empêchent pas, la majorité du temps, de vivre, d'agir, de réaliser des projets. Cette vie n'est peut-être pas la même que ce qu'elle aurait été si je n'avais pas eu à subir ces séquelles de maltraitance mais ce qui compte,  c'est de trouver sens et satisfactions à cette vie-là. Pour cela, je pense sincèrement que, particulièrement à notre époque et dans les sociétés occidentales, nous ne sommes pas seuls. 

 

D'autres façons d'être fort

En ce qui me concerne, il me semble qu'au sortir de ces années de maltraitance, j'étais comme une forteresse au milieu d'un désert. J'avais tellement lutté pour me défendre que je n'avais construit qu'un arsenal défensif, et j'avais négligé de me construire de l'intérieur une personnalité sur laquelle je puisse compter. Les années de thérapies m'ont permis de m'atteler à cette construction. Et il me semble à présent que plus ma personnalité est devenue riche et épaisse et consistante, moins j'ai eu besoin de cette vieille forteresse à l'intérieur de laquelle je me réfugie encore parfois mais qui n'est plus à elle seule la totalité de moi.

 

A vingt ans, quand on sort de la maltraitance, on croit sans doute que c'est cela, être fort: disposer d'une solide forteresse à l'intérieur de laquelle se réfugier pour faire face aux menaces et aux difficultés de l'existence. Après, on découvre peu à peu que la vraie force, c'est peut-être être capable de vivre en n'ayant plus que très occasionnellement besoin de cette forteresse. Etre fort, c'est peut-être être capable d'oser vivre les mains nues, alors que la maltraitance nous avait donné à croire qu'on ne pouvait survivre qu'armé.

 

Publié dans Vivre au bord

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