Avantages et inconvénients de la tactique du paillasson

Publié le par Plume

"Je voudrais m'excuser de ne pas avoir compris que tu te sentais blessée. Il est vrai que tu ne me l'as pas dit, mais j'aurais dû le comprendre à ton attitude. J'en suis désolée.

Je n'aurais pas dû te demander de faire attention à moi. Il est évident que ta situation ne le permettait pas. Et là encore, je ne l'ai pas perçu. J'en suis désolée.

Et si finalement tes mots ont dépassé ta pensée et que tu as fini par me traiter de connasse, j'en suis sans doute partiellement responsable. Aussi je tiens à m'en excuser.

J'aimerais tant que tu puisses surmonter ta colère et continuer à faire de moi ... ton paillasson préféré."


J'ai mis longtemps à comprendre que je continuais à me mettre, dans la plupart de mes relations amicales, dans des situations où je faisais unilatéralement toutes les concessions de la relation et où l'autre dictait et organisait à sa façon l'ensemble de la relation. La maltraitance était pourtant loin derrière moi mais quelque chose qui tirait son origine là dedans et que je ne comprenais pas perdurait au travers de toutes mes relations. De façon tout à fait inexplicable et invisible car, hormis une sensation diffuse de malaise relationnel, je ne m'apercevais de rien.

 

Une façon de fonctionner qui remonte loin

Dans la famille maltraitante, depuis la plus petite enfance, nous tissons des relations et nous apprenons selon quelles modalités nous pouvons le faire. Mais ces modalités sont implicites, si bien qu'elles sont rarement au centre de notre regard. Les parents maltraitants imposent une relation où l'enfant doit unilatéralement se conformer à leurs besoins. Et il est vital pour l'enfant qui nait dans ces familles-là de se conformer à ce schéma. Ma mère m'a un jour chassée de la maison parce que je n'avais pas obéi à l'injonction de tourner ma cuillère dans ma tasse de thé de la façon qu'elle m'avait prescrite. Cet exemple illustre bien la chose: l'enfant doit conformer le plus infime signe de ce qu'il est (tourner sa cuillère à sa manière) aux attentes de l'autre, sous peine des représailles les plus cruelles (l'abandon parental).

 

Dans ce cadre-là, il n'y a guère d'autre choix pour survivre que de devenir un "enfant paillasson": qui fait ce qu'on lui dit quand et comme on lui dit, sans discuter. Cela se passe chaque jour, mille fois par jour, en tout point et en toute chose. Cela devient comme une seconde nature, au point qu'on n'y pense même plus. En ce qui me concerne, j'ai pourtant développé une grande indépendance d'esprit et la capacité de me révolter contre ma famille, la capacité de formuler mes propres choix et de défendre mes priorités, dès lors qu'il s'agissait de grandes questions: les études, le choix de mon compagnon, la vie professionnelle, ... Mais pour tout ce qui concerne le quotidien, le détail, j'ai abdiqué. Si bien que je ne sais pas ce que j'ai envie de manger, je ne sais pas quel film j'ai envie d'aller voir, je ne sais pas ce que je veux faire le dimanche, ...

 

Des relations de complémentarité avec les personnes autoritaires

Une fois adulte, on devient quelqu'un de souple et d'adaptable au delà de l'imaginable. Je mange ce qu'on met dans mon assiette. Je suis toujours partante pour les activités qui plaisent à mes proches. Je vais en vacances où on veut. Je suis gentille avec tout le monde. Je m'adapte à n'importe quel caractère ... et en particulier aux caractères autoritaires, qui veulent que tout soit fait à leur façon, qui ne supportent pas la contradiction et qui trouvent en moi l'amie idéale.

 

Comment se fait-il qu'après des années de maltraitance, nous acceptions de nous remettre entre les mains d'un entourage autoritaire? Il me semble qu'il y a en nous quelque chose qui ne s'est pas construit dans l'enfance et que nous trouvons dans la personne autoritaire une sorte de prothèse à ce qui nous manque et qui nous évite de devoir construire une conscience de nous, de nos goûts, de nos préférences, de nos petits plaisirs personnels. L'autre pense pour nous, il sait pour nous et il nous permet de rester dans une sorte de rôle passif d'enfant protégé.

 

Certaines personnes autoritaires sont très bienveillantes envers ceux qui acceptent leur autorité. Il y a donc là une complémentarité qui peut être bénéfique aux deux parties pendant de longues années. En ce qui me concerne, j'ai eu un entourage qui me soignait comme une princesse et prenait soin de moi comme d'un bébé. C'est extrêmement gratifiant et sécurisant lorsqu'on a été par le passé aux prises avec la pire des malveillances. La contrepartie de cette vie de princesse est d'accepter de vivre dans la cage dorée de l'autoritarisme de l'autre ... mais cet autoritarisme, on ne le voit pas vraiment.

 

Le besoin d'exister fait mal

Ca pourrait durer toute une vie et pourtant, ce genre de complémentarité s'avère finalement insatisfaisante. Longtemps j'en suis ressortie avec une grande sensation de tristesse. J'avais le sentiment de ne pas être réellement appréciée et de n'avoir de place que dans la mesure où je me pliais aux volontés d'autrui. On ressens une douleur diffuse dont on ne sait pas d'où elle vient et encore moins où elle va mener. On a envie d'être traité différemment par notre entourage mais on ne perçoit pas combien notre propre fonctionnement laisse place à ce type de relations avec l'entourage.

 

Je serais incapable de dire ce qui peut provoquer une évolution là-dedans.Peut-être ce malaise diffus, ce besoin d'exister qui fait mal et qui oblige peu à peu à réagir autrement. Après, c'est le travail des thérapies et de ces évolutions douces qui nous amènent jour après jour à réagir différemment. Quelque chose pousse en nous pour naître et inventer une autre façon de vivre et d'entrer en relation.

 

 

Pertes et profits

Bien sûr, cela ne peut se faire qu'au prix de la perte de ces vieilles relations complémentaires. Parce que l'ami ou l'amie ne comprend pas que désormais on se refuse à faire ses quatre volontés. Parce qu'il ne supporte pas qu'on estime à présent que c'est à son tour de faire des concessions ... Alors les vieilles amitiés autoritaires claquent la porte, le plus souvent dans la colère et la menace: "Tu verras, tu seras incapable de t'en sortir sans moi! ..."

 

Même si on n'a plus peur et que ce genre de menaces n'impressionnent plus, c'est triste ces amitiés qui s'en vont.On aurait aimé que l'autre ait la faculté de s'adapter ... seulement voilà, dans cette complémentarité rigide, l'adaptabilité, c'était notre rayon. On trouvera toujours des livres de psycho pour dire sans état d'âme qu'il faut pouvoir faire le vide des relations "nuisibles" autour de soi. Il n'empêche: je continue à croire qu'une relation qui nous a porté et aidé à vivre pendant des années mérite au moins notre chagrin.

 

Et pour nous aider à tourner la page, le plaisir de découvrir d'autres facettes d'une vie relationnelle où la tactique du paillasson reste un des fonctionnements envisageables, parfois efficace, parfois confortable ... mais où d'autres modalités relationnelles font aussi partie de la palette des possibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Publié dans Traces

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