Après l'inceste, l'insouciance

Publié le par Plume

C'est l'été. Il fait 30° dehors et plus chaud encore dedans. Dans les milieux de l'enseignement et de la formation - qui est mon milieu professionnel -,c'est la fin de l'année. Les élèves ont pour la plupart réussi et les occasions festives se succèdent: repas de fin d'année avec les élèves, repas de fin d'année de l'équipe pédagogique, ... L'heure est à la détente. Si on ajoute à ça mon anniversaire et les festivals de musique qui égaient les places de la ville, je ne vois rien pour gâcher mon humeur.


Faut-il être triste parce qu'on a survécu à des horreurs?

Il me semble que parfois les anciennes victimes ont tendance à se punir de ce qu'elles ont vécu. Comme si pour affirmer pleinement la dureté de ce qu'il nous a été donné de subir, il fallait ne plus jamais être gai et insouciant. Comme si en l'étant (gai et insouciant), on devenait un traitre à sa propre cause. Si on rit encore, c'est que ça n'était pas si grave que ça, somme toute. Si on peut encore être heureux, c'est peut-être qu'on se plaint pour rien ... ou pour pas grand chose.

 

Donc c'est comme si d'un côté il fallait être triste en permanence pour prouver avec acharnement qu'on a bel et bien été détruit, pour ne pas laisser un seul doute planer sur le mal qui nous a été fait et sur le tort qui est dans le chef de nos anciens agresseurs. Et c'est comme si d'un autre côté, il fallait être triste en permanence pour tenir la main à la part blessée de nous-même, pour ne pas se retrouver scindé en deux parties distinctes: une qui a souffert et qui veut qu'on ne l'oublie pas, et une qui malgré tout veut vivre, être joyeuse, se tourner vers l'avenir.

 

Or je pense que nos agresseurs s'en fichent: qu'on soit heureux ou malheureux, ça leur est complètement égal dans la mesure où (pour ce qui me concerne en tout cas) ils continueront à nier et à prétendre qu'ils n'ont rien fait. A quoi bon dès lors chercher à prouver quelque chose à ces gens-là? Quant aux gens qui ne comprennent pas qu'on peut avoir en soi la lézarde d'une douleur immense et dans le même temps un potentiel de vitalité heureuse important, que pouvons-nous à la lézarde de leur intelligence et de leur coeur?

 

Ce qui est le plus difficile, c'est le conflit entre nos deux soi: le soi blessé et le soi vivant. Dans mon cas, j'ai vécu pendant de longues années cette double identité comme une déchirure douloureuse. Une part de moi reprochait à l'autre de vouloir vivre "comme si de rien n'était" et l'autre reprochait à la première de vouloir la maintenir dans le marasme. A présent, je vois ces deux parties de moi comme complémentaires et étrangement solidaires. Quant au chemin qui m'a mené à cette façon d'envisager les choses plus sereine et désormais bien ancrée en moi, je suis incapable de le décrire ou de le reparcourir, même en mots et en idées. Je sais juste que ce chemin existe.

 

La fête comme revanche

Les premières fêtes auxquelles je me suis sentie autorisée à être heureuse sans arrière pensée réunissaient un groupe d'amis presque entièrement constitué d'anciennes victimes. Pas forcément de l'inceste mais de la guerre, de la dictature, du nazisme ou des réseaux de prostitution. Et quand je voyais tous ces gens ensemble, prêts à surmonter leur douleur, que je savais immense, pour faire la fête ensemble, je me sentais tout à la fois émue et délivrée d'un fardeau de malheur. Je pouvais, nous pouvions, pour un instant tout oublier et nous tourner vers la face rieuse de la vie, nous relier à elle de plus en plus solidement.

 

Nous écoutions des chansons engagées et nous dansions. Nous dansions. La danse a toujours symbolisé pour moi un état de liberté où nul ne pouvait m'atteindre. Quand je danse, j'occupe l'espace, c'est comme si tout mon corps semblait dire: "On ne m'a pas vaincu, on ne m'a pas réduit, quoi qu'on m'ait fait subir". Quand je danse, je ne me sens pas seulement heureuse, je me sens victorieuse. La fête, je ne la vis pas comme un oubli, je la vis comme une revanche. Je me rappelle d'une psy qui m'avait dit "On a dépensé beaucoup d'énergie pour vous détruire, mais on n'y a pas réussi". La fête, ça a longtemps été pour moi une façon de dire ça, avec mon corps en fête bien plus qu'avec des mots.

 

Aujourd'hui je sais que ce n'est pas le seul sens possible qu'on peut donner aux fêtes, et qu'on peut profiter dans les fêtes d'un plaisir de vivre qui se colore en mille nuances: depuis le plaisir de fêter la réussite de mes élèves, le plaisir de réunir mes amis autour de moi pour mon anniversaire, au plaisir simplement de profiter du retour de l'été et de la présence chaleureuse du soleil dans nos vies.

 

Finalement, quel que soit le poids de souffrance qu'il a fallu endurer, ce que je voudrais consigner ce jour sur ce blog, c'est qu'il y a des jours, des jours tout simples où on se dit que ça en valait la peine d'avoir résisté et survécu.

Publié dans Vivre au bord

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