Psys et maltraitance: leur fragilité avant la nôtre!

Publié le par Plume

J'avais 16 ans. C'était la première fois que je mettais les pieds dans le cabinet d'un psy. On en était au tout début. J'essayais de lui expliquer avec beaucoup de douceur et de pudeur que, selon moi, mes parents ne m'aimaient pas. Un dialogue de sourd s'engage qui dure environ 6 mois, au cours desquels elle me soutient mordicus que mes parents, à leur manière et selon leurs critères, m'aimaient.

J'avais beau n'avoir que 16 ans et être confrontée pour la première fois à la psychologie, l'enjeu était d'importance pour moi et j'étais décidée à ne pas lâcher le morceau. Lors d'une séance, un peu à cours d'arguments, je lui demande "La sous-alimentation systématique, vous trouvez que c'est une méthode éducative pleine d'amour et vous êtes prête à la pratiquer à l'égard de vos propres enfants?"

Elle se tait, un peu interloquée. Je poursuis: "Les tabassages à coups de bâtons, vous trouvez aussi que c'est une démonstration flagrante d'amour parental, et d'ailleurs, vous la pratiquez quotidiennement chez vous?" Elle fini par me répondre que non. Alors j'assène: "Quels que soient les sentiments intérieurs de personnes qui ont ce genre de pratiques à l'égard de leurs enfants (c'était le cas de mes parents), vous reconnaîtrez quand même que leur comportement concret n'est pas à proprement parler empreint d'amour profond et de bienveillance pour leur progéniture?" Elle reconnaît.

J'avais gagné la partie. Soucieuse de comprendre pourquoi elle éprouvait le besoin depuis 6 mois de me raconter le contraire, je le lui demande. Et j'ai devant moi une professionnelle déconfite, qui avec une voix de toute petite fille m'avoue: "Parce que c'est tellement affreux de penser que certains enfants puissent ne pas être aimés par leurs propres parents!".
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Car le problème est bien là: quand les professionnels chargés de traiter les victimes de maltraitance sont eux-mêmes tellement fragiles et désarmés qu'ils ont du mal à y faire face, comment espérer qu'ils puissent être d'un quelconque soutien et d'une quelconque efficacité?

Dans l'exemple que je donne ici, la psy a de la peine à assumer l'idée même que des parents puissent ne pas éprouver de bienveillance à l'égard de leurs enfants. Cela la renvoie manifestement à de fortes angoisses personnelles, au point qu'elle éprouve le besoin de nier, purement et simplement le ressenti de son patient, pour le remplacer par l'affirmation d'une vérité générale ("Dans le fond, quelles que soient leurs maladresses, tous les parents aiment leurs enfants").

Or bien souvent le patient "teste" son thérapeute sur des points périphériques, avant d'en arriver au coeur de ce qui le taraude. Mais comment confier à un thérapeute des faits de maltraitance grave, avec viols et inceste, lorsque le thérapeute en question s'effondre comme un enfant apeuré lorsqu'on évoque seulement la surface du problème? C'en est fini de la relation thérapeutique.

Le thérapeute n'est plus un professionnel capable d'écoute et de solidité. Au contraire, il va chercher avant tout à se rassurer au détriment de la personne qui est venue le consulter. Si bien que l'on assiste dans ce cas à une inversion des rôles: le patient se fait un devoir de se taire pour protéger son thérapeute lorsqu'il comprend qu'il est trop fragile pour entendre sa souffrance. Il le protège comme il a protégé sa famille et son entourage, reproduisant un schéma qu'il n'a que trop connu.

Cela arrive bien plus souvent qu'on ne croit. La Belgique, avec les affaires de pédophilie qui ont secoué le pays dans les années 1990, a mis sur pied des campagnes de prévention reposant sur la paroles des victimes, qu'on enjoignait à dévoiler les faits dont ils avaient été victimes. Mais le problème est qu'il faut associer à ces mesures une amélioration significative de la qualité de l'écoute sur laquelle ces victimes pourront compter.

Car si elles se trouvent confrontées, comme c'est le cas dans mon exemple, à des personnes qui ne sont pas en état de  prendre  réellement en charge l'écoute de ce type de souffrance et de traumatismes, on aboutira à des résultats contre-productifs.  Le risque étant, bien sûr, que la victime, confrontée à des professionnels inadéquats, se renferme plus encore dans sa solitude et sa douleur, ce qui risque d'être plus que dommageable.

Personnellement je ne crois pas qu'il faille en vouloir démesurément à  ces professionnels trop fragiles. Chaque être a ses limites et les psys peuvent bien avoir les leurs. Le problème est qu'ils les reconnaissent rarement, et que ce sont leurs patients les plus fragiles qui risquent d'en payer les pots cassés. D'une façon structurelle, je pense qu'il faudrait être plus vigilant quant aux outils à donner à ces professionnels.

Par contre, si vous avez été victime de maltraitance et que vous cherchez un soutien psychologique efficace, je vous invite à faire preuve de vigilance dans le choix de votre thérapeute. Je me propose d'y revenir dans un prochain article.
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