Le bord du gouffre

Publié le par Plume

J'avais 25 ans. Ce jour-là, j'étais épuisée d'angoisse et d'incompréhension. Mon passé si lourd laissait encore sa trace dans mon présent et je ne savais plus si l'homme que j'aimais et qui vivait à mes côtés était un être bienveillant et en qui je pouvais avoir confiance, ou un nouvel exemple de la malveillance que j'avais rencontrée dans mon entourage jusque-là. Le visage tourné vers le mur, je pleurais à gros hoquets.

Dans mon dos, j'entends la voix de mon compagnon qui murmure: "Plume, j'ai l'impression que tu marches sur le bord d'un gouffre et que tu ne le vois même pas". Je me tais. Je respire doucement entre mes larmes. Je suis étonnée, cette fois-là comme tant d'autres, de la façon dont il comprend exactement le trouble qui m'anime et dont il trouve les mots les plus justes pour en parler. Il ajoute: "Et tu ne vois même pas les mains qui se tendent pour t'aider". J'ouvre les yeux et, au travers de mes larmes, je vois sa main tendue vers moi. A l'instant, je m'accroche à cette main à laquelle je vais arrimer ma vie pour les longues années qui vont suivre.
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Avec ce compagnon je ferai le long chemin des thérapies et je trouverai l'aide nécessaire pour apprendre tout ce que je devais savoir de ce passé difficile, pour apprendre à vivre avec. J'ai longtemps cru que les thérapies me feraient guérir, c'est-à-dire qu'elles feraient s'éloigner le gouffre. Ainsi je croyais que je pourrais prendre ma revanche sur le passé et vivre la même vie que j'aurais vécue si tout cela n'était pas arrivé.

J'ai mis tellement longtemps à admettre que les thérapies ne faisaient que nous apprendre à vivre sur le rebord du gouffre, dans la proximité avec ce passé-là, toujours existant, toujours bien présent, même si j'ai désormais la force de ne plus le laisser m'empoisonner... la plupart du temps.

A présent, je sais cela: que la vie qui s'offre à moi n'est pas une vie d'oubli, comme si rien ne m'était arrivé, mais bien une vie de conscience et de prudence, sur le bord du gouffre de cette souffrance-là, avec une vigilance quotidienne, pour ne pas se laisser submerger, pour ne pas le laisser se reproduire autour de moi.

Et aussi, il faut bien le dire à présent, j'ai de la sympathie pour cette vie-là, cette vie militante et active qui est la mienne, cette vie différente de celle que j'aurais vécue si tout cela n'avait pas eu lieu.

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